UNE NOTE DE LECTURE PAR AUSTRAL

Trois fonctions pour distinguer présence physique, position dans le réseau et pouvoir de décision.
ROUTAGE
câbles · nœuds · opérateurs
TRAITEMENT
cloud · logiciel · services
RÈGLE
droit · contrat · certification
REDONDANCE
fournisseur alternatif · route alternative · sauvegarde
Australie · Territorialiser sans nationaliser entièrement la technologie
Le projet australien de Top Secret Cloud rend immédiatement visible cette dissociation. Canberra a annoncé en 2024 un partenariat d’au moins 2 milliards AUD sur dix ans entre l’Australian Signals Directorate et AWS. Les datacenters doivent être implantés en Australie et soumis aux exigences australiennes applicables aux informations classifiées. Le fournisseur technologique reste pourtant américain. Localisation, propriété technologique et contrôle ne se superposent donc pas.
Le contrôle prend ici plusieurs formes. Le territoire détermine où se trouve l’infrastructure. Les habilitations déterminent qui accède au système. Les normes australiennes encadrent les installations et leurs utilisateurs. Le fournisseur conserve en parallèle un rôle déterminant dans l’infrastructure et les services cloud. La souveraineté apparaît alors moins comme une propriété binaire que comme un assemblage de contrôles distribués entre plusieurs fonctions.
L’Australie ne territorialise d’ailleurs pas toutes les données avec la même intensité. Son accord d’économie numérique avec Singapour favorise les transferts transfrontaliers et cherche à limiter les obligations injustifiées de localisation. À l’inverse, les informations gouvernementales sensibles sont soumises à des exigences plus strictes d’hébergement et de certification. Le niveau de territorialisation dépend donc du risque associé à la donnée.
Cette stratégie s’accompagne d’une forte croissance des capacités physiques. AWS et Microsoft ont annoncé plusieurs milliards de dollars australiens d’investissement supplémentaire dans les infrastructures cloud et IA. Mais cette implantation locale ne transforme pas les hyperscalers en entreprises australiennes. Capacité nationale de calcul et autonomie technologique restent deux notions distinctes.
Singapour · Transformer la circulation en position de pouvoir
Singapour présente une stratégie presque inverse d’une politique stricte de rétention. Le territoire dispose de plus de 1,4 GW de capacité de datacenters et cherche parallèlement à accroître fortement ses connexions sous-marines. Hébergement, connectivité et interconnexion sont ainsi développés ensemble. La valeur du nœud augmente parce que davantage d’acteurs ont intérêt à y faire passer ou traiter leurs flux.
C’est ce que Cattaruzza décrit à travers le pouvoir topologique. Dans un réseau, la puissance ne dépend plus seulement de la superficie ou de la distance physique, mais de la connexité. Singapour possède un territoire limité mais occupe une position beaucoup plus vaste lorsqu’on observe le nombre de réseaux et de services auxquels il permet d’accéder.
Cette centralité ne repose pas sur l’immobilisation des données. Les transferts internationaux restent possibles sous conditions et l’accord numérique avec l’Australie cherche précisément à éviter certaines restrictions injustifiées. La circulation peut donc produire du pouvoir territorial plutôt que l’affaiblir. Attirer les flux constitue une autre manière de territorialiser l’économie numérique.
Mais le réseau reste matériel. Davantage de datacenters signifie davantage de foncier, d’électricité, de refroidissement et de capacité réseau. Même une stratégie fondée sur la connexité rencontre donc des contraintes territoriales très classiques. La topologie réduit l’importance de la distance sans abolir celle de l’infrastructure.
Indonésie · Gouverner l’écosystème plutôt que posséder chaque serveur
L’Indonésie fait apparaître une troisième forme de territorialisation. Son cadre distingue les obligations applicables aux différents opérateurs et Jakarta fait évoluer son système public vers un écosystème associant infrastructures nationales et fournisseurs cloud tiers. L’État ne cherche donc pas nécessairement à être propriétaire de chaque capacité. Il définit plutôt les conditions auxquelles une capacité peut entrer dans le système public.
L’ouverture de Microsoft Indonesia Central en 2025 illustre cette configuration. Le pays gagne une capacité cloud physiquement implantée sur son territoire, avec les avantages associés en matière de latence, d’investissement et d’hébergement local. Mais l’opérateur, la plateforme et une part déterminante des technologies restent ceux d’un groupe multinational. Localiser le cloud ne revient pas à nationaliser le cloud.
Le ransomware qui a touché le centre temporaire PDNS 2 en 2024 fournit en parallèle un rappel essentiel. Une infrastructure peut être située sur le territoire, dédiée aux services publics et placée sous responsabilité nationale tout en restant vulnérable à une interruption majeure. Localisation, intégrité et disponibilité décrivent trois propriétés différentes.
La souveraineté numérique apparaît alors comme un travail d’architecture. Territorialiser certaines fonctions, certifier les prestataires, diversifier les capacités, sécuriser les systèmes et organiser leur redondance peuvent produire du contrôle sans exiger une propriété publique intégrale de l’ensemble.
Pacifique · Être souverain territorialement sans être résilient dans le réseau
Le Pacifique rend particulièrement visible la différence entre territoire et réseau. En 2022, l’éruption du Hunga Tonga–Hunga Ha’apai a endommagé le câble international de Tonga et interrompu l’accès à Internet. Le territoire et les institutions tongiennes n’avaient pas disparu. C’est leur position fonctionnelle dans le réseau mondial qui avait brutalement changé.
La variable déterminante n’était pas la distance jusqu’aux autres États, mais l’absence de chemin équivalent lorsque la liaison principale devenait indisponible. Les politiques régionales évoluent donc progressivement de l’accès vers la redondance. Plusieurs projets soutenus par l’Australie cherchent désormais à ajouter de nouvelles routes internationales dans le Pacifique.
Cette évolution doit néanmoins être interprétée avec prudence. Deux câbles ne correspondent pas nécessairement à deux systèmes indépendants. Ils peuvent partager opérateur, alimentation, station d’atterrissement ou infrastructure terrestre. La résilience dépend de la diversité effective des chemins, pas de leur seul nombre.
Et surtout, la carte des câbles ne constitue pas encore la carte des données. Le routage réel dépend des opérateurs et des architectures logiques. L’hébergement peut se situer ailleurs, tout comme le traitement ou les sauvegardes. Carte des câbles, carte des flux et carte du contrôle ne se confondent pas.

CE QUE MONTRE LA DONNÉE
Données & Méthode :
La comparaison s’appuie sur les informations publiées par Komdigi et la BSSN pour PDNS 2, par Microsoft pour Indonesia Central et par Komdigi pour l’évolution du dispositif PDN en 2025. L’ouverture d’Indonesia Central a été annoncée en mai 2025, tandis que le cadre indonésien autorise également le recours à certains services cloud tiers répondant aux exigences nationales.
Les trois architectures sont codées selon trois dimensions distinctes : localisation de la capacité, opérateur technique et mode de gouvernance. Les positions correspondent à des catégories qualitatives et non à une échelle de performance ou de souveraineté. Traitement sous Python avec NumPy et visualisation avec Matplotlib.
